Quand le contexte économique dicte aux stations de ski la prudence et la mesure, Chamrousse livre ce mois-ci sa nouvelle télécabine. Un projet innovant de 13 millions d’euros au total, l’un des plus gros chantiers des Alpes cette année, qui restructure et qualifie le domaine skiable de la station olympique.
par Richard Gonzalez

De la vallée, on ne voit plus rien. L’ancien téléphérique et ses pylônes ont disparu, ceux de la nouvelle télécabine restent invisibles. Lorsqu’on arrive au Recoin, même chamboulement : les gros câbles qui surplombaient la route ne sont plus qu’un souvenir. A la place, une télécabine flambant neuve, installée en front de neige, part à l’assaut de la Croix de Chamrousse. Construit en 1952, le téléphérique était, de l’avis de ses usagers, franchement vétuste. Avec un débit assez poussif de 2 200 personnes par heure, il ne collait plus à la stratégie de reconquête de Chamrousse. Ce qui n’était pas prévu, c’est son démontage aussi rapide. Mais les conditions météo durant cette année ont encouragé les équipes à accélérer la cadence. La sécurité a eu aussi son mot à dire. « En laissant l’appareil sans tourner durant tout l’hiver, le câble aurait pu rompre à cause du givre », fait remarquer un technicien sur le chantier. Même si la probabilité d’une chute du téléphérique sur la télécabine était infime, c’est la prudence qui l’a emporté. « Il y a une pointe de nostalgie qui plane, mais d’un point de vue fonctionnement, il ne nous manquera pas », avoue Jacques Guillot, maire de la commune. Le nouvel axe promet une restructuration du domaine skiable, au moins sur cette partie de la station, et peut-être du domaine tout entier. Car en augmentant le débit du transport, la télécabine pourrait attirer à elle un plus grand nombre de skieurs sur cette partie relativement délaissée. La télécabine de la Croix relie le Recoin, à 1650 mètres, à la Croix de Chamrousse, six cents mètres plus haut. D’un rutilant rouge bordeaux, les 70 cabines accueillent 8 personnes assises ou 10 debout. Leur débit se situe entre 2 700 et 3 000 personnes par heure, soit un gain de près de 50 %, avec un temps de parcours d’à peine 5 minutes. La télécabine remplace non seulement le téléphérique mais aussi deux télésièges (ceux de la Croix et du Grand Couloir). « Ce nouvel équipement modernise considérablement l’outil de travail de la station », reconnaît Jacques Guillot. Il remplace à la fois le téléphérique et deux télésièges. Il s’inscrit dans une vaste opération de chasse aux remontées mécaniques. Passées de 26 à 19 en quatre hivers, les installations devraient finalement tomber à 16 à moyen terme. « C’est moins de pollution visuelle, moins de pollution tout court, mais aussi moins d’énergie consommée et moins de coûts d’entretien », confie Fabrice Hurth, le directeur de développement.
Un investissement structurant

Sur les 13 millions d’euros, près de 11 millions concernent la télécabine. Le reste est dû aux travaux de génie civil. La Régie a fait construire sous la gare de départ un garage pour abriter les cabines. « C’est une cathédrale », sourit un technicien, satisfait du confort de travail offert par cet espace particulièrement ergonomique. Au départ, c’est dans un projet de 20 millions d’euros que la station avait souhaité investir. « Nous avions émis l’idée de remplacer aussi le télésiège de Bérangère par un débrayable de six places », précise Fabrice Hurth. En lançant un appel d’offres commun, la station espérait obtenir un prix inférieur. Chamrousse a dû se raviser. Finalement, les choses se feront l’une après l’autre. Le nouveau télésiège sera installé d’ici 3 à 4 ans, au bon gré des saisons. Les clients ne devraient pas trop faire les frais de cette modernisation. Le forfait journée a été fixé à 27 euros pour cet hiver, soit une augmentation d’un euro. Le prix à payer pour un confort de glisse amélioré et qui maintient Chamrousse parmi les stations les plus compétitives de la région. Construit par Poma, l’appareil se veut à la pointe de la technologie. Il peut fonctionner même par grand vent, avec des rafales jusqu’à 23 mètres seconde, pour autoriser l’exploitation du domaine en dépit des bourrasques hivernales. On a associé à ce chantier la requalification des pistes olympiques sommitales. « Nous avions une vraie noire avec un mur très dur et une autre noire déjà déclassée en rouge. Elles ne changent pas de couleur mais nous les avons rendues plus conviviales et accueillantes pour attirer un nouveau public », explique Daniel Leyssieux, directeur général de la Régie des remontées mécaniques de Chamrousse. L’olympique hommes sera prochainement homologuée par la Fédération internationale de ski pour un Géant voire un Super G. Des enneigeurs ont aussi été installés là-haut pour une sécurisation totale. Les systèmes électriques et mécaniques des gares du téléphérique seront quant à eux démontés au cours du printemps prochain. Fabrice Hurth envisage de créer un spectacle de lumières sur la gare de départ, une manière de rendre hommage à plus de cinquante ans de bons et loyaux services. Un concours a été lancé pour réhabiliter les gares. La station est ouverte à toute proposition de réaménagement. « On laisse aux architectes le choix de tout casser ou de préserver une partie du bâti ». A la Croix de Chamrousse, à 2250 mètres, la gare sera transformée en restaurant d’altitude.
Un aménagement stratégique
Moins d’attente, plus de glisse : grâce à la télécabine, les skieurs vont bénéficier d’une nouvelle offre de montée mais aussi un nouveau plaisir à la descente. « C’est essentiel pour notre clientèle de proximité mais c’est aussi un facteur très important pour la négociation avec les tours opérators », concède Fabrice Hurth. Aujourd’hui, les séjours assurent 30 % du chiffre d’affaires de la station. L’objectif est de les hisser à 40 % d’ici deux ou trois ans. « Nous avons beaucoup misé sur la clientèle séjours ces dernières années. Il y a quatre ans, seuls 15 % de nos recettes provenaient des T.O. », reconnaît le directeur de développement. Face à une demande qui évolue vers une formule tout compris, surtout provenant de l’étranger, Chamrousse devait aménager son offre et se réorganiser en interne. C’est aussi dans cette optique que les enneigeurs couvrent désormais tous les axes de la station. « Moins nombreux qu’ailleurs mais plus puissants », promet Fabrice Hurth, qui refuse de voir le paysage strié de ces tiges métalliques. Prochain chantier : la création d’une deuxième réserve collinaire pour stocker l’eau des canons. L’emplacement a été trouvé. Aux abords immédiats du Recoin, ce plan d’eau artificiel pourrait servir de mini-base de loisirs pour l’été. Sachant que la saison estivale reste très atone : la fréquentation durant la belle saison peine à décoller, même si les nouvelles résidences de l’Arselle ont un peu changé la donne. « Toute la saison d’été, c’est à peine un petit samedi d’hiver », compare Fabrice Hurth. A travers cet équipement, Chamrousse joue aussi la carte du développement durable. L’impact paysager d’un tel engin a été regardé de près. La diminution du nombre de câbles et de pylônes veut aussi permettre à l’avifaune de nicher sans dommages. Des études scientifiques ont montré la grande mortalité des oiseaux de l’étage alpin dus aux collisions avec les câbles. Des espèces aussi sensibles que le tétras-lyre, qu’on appelle aussi petit coq de bruyère (le grand tétras étant désormais éteint dans les Alpes françaises), ont énormément pâti de la dégradation de leur habitat par l’aménagement touristique en montagne. A Chamrousse, où le tétras-lyre constitue l’un des joyaux écologiques des boisements de pins d’Alep, on veut sauver l’espèce.
Le confort tout schuss
Après le vaste chantier de requalification du domaine de l’Arselle, Chamrousse tourne une nouvelle page de son histoire. Une histoire plutôt mouvementée ces dernières années. Lorsqu’à l’été 2007, Transmontagne, la société gestionnaire du domaine, est brutalement liquidée, c’est un coup de semonce pour toute l’industrie des sports d’hiver. La station olympique a dû retrousser ses manches pour relancer la machine. La commune décidera de reprendre la gestion et l’exploitation des pistes sous forme de régie autonome. Une action couronnée de succès puisque Chamrousse a vu la hausse de la fréquentation se poursuivre de manière spectaculaire : un bond de 27 % entre 2007 et 2008 (après une petite baisse de 3 % lors de l’hiver précédent, peu enneigé). Les banquiers ont été vite rassurés. La station a pu autofinancer l’entretien de son parc en 2008, pour un montant de 1,7 million d’euros. Elle a même repris des parts de marché à ses concurrents. « On s’inscrit dans un schéma concurrentiel avec Villard-de-Lans et les Sept-Laux, mais aussi avec quelques stations de Savoie de taille comparable, comme Valloire », explique Fabrice Hurth. Pour y faire face, la station a choisi d’engager une stratégie prix : « Le facteur prix reste déterminant pour le client, même si ce n’est pas un argument facile à défendre au Conseil d’administration ». Tout en compressant ses tarifs au maximum, Chamrousse veut faciliter la vie de son client. Depuis quelques années déjà, les forfaits sont disponibles depuis Internet ou la boutique de la station, sise à la Maison du Tourisme de Grenoble, mais aussi dans les magasins Go Sport et, c’est nouveau, Décathlon. « On y vend vraiment du forfait, pas de contremarques à échanger aux caisses. Le skieur part immédiatement sur les pistes avec ! », insiste Daniel Leyssieux. S’efforçant de répondre à toutes les attentes, Chamrousse a également mis au point un forfait 4 heures, utilisable au jour et à l’heure que l’on souhaite. Avec la même attention portée aux 120 collaborateurs, la station a remodelé l’espace des caisses puis investi 50 000 euros dans un garage tout équipé pour permettre aux techniciens d’œuvrer au sec et au chaud. De nouvelles tenues de travail ont aussi ravivé le sentiment d’appartenance. Et Chamrousse continue de provisionner pour engager tous les travaux imposés par l’évolution rapide des normes. Certifiée ISO 9001, la station travaille actuellement sur la norme environnementale ISO 14001 : une étape importante pour son image, mais aussi d’un point de vue économique. « Même s’il ne s’agit pas d’un objectif essentiel, les méthodes de cette certification sont motivantes, elles impliquent tout le monde. Et puis leur application va générer des économies sur les coûts d’entretien », se réjouit Fabrice Hurth.
Des pistes d’avenir
Chamrousse espère un grand buzz autour de cette télécabine, pour compenser une politique événementielle assez pauvre. « Les grandes manifestations sportives ne sont pas rentables ni vraiment associées à notre image. Et puis tous les créneaux sont déjà pris », reconnaît Daniel Leyssieux. Chamrousse se rêverait plutôt en étape occasionnelle du Tour de France. Le contre-la-montre Grenoble-Chamrousse de 2001 avait suscité beaucoup d’enthousiasme. Un passage de la course tous les 5 ans serait profitable à sa notoriété, notamment à l’international. Et puis il y a encore des possibilités d’aménagement et suffisamment de challenges pour les 10 à 15 ans qui viennent. L’installation d’un télésiège pour valoriser la très belle piste de Casserousse aiderait à restructurer encore les flux des skieurs. « Ce qui pourrait nous arriver de mieux, ce serait le téléphérique Grenoble-Chamrousse », reconnaît Fabrice Hurth. Ce projet déjà ancien, qui cristallise beaucoup de passions, est revenu récemment sur la table, à la faveur du Syndicat mixte des transports en commun. Dans son combat contre les émissions de CO2, l’agglomération voit d’un bon œil la possibilité de substituer à la sacro-sainte voiture cet engin non polluant, qui pourrait non seulement desservir la station mais aussi, à mi-parcours, la commune de Saint-Martin-d’Uriage. Le prétexte écologique pourrait-il soutenir l’avenir de Chamrousse ? Sans doute, quand la topographie limite les possibilités d’aménagement. Chamrousse mise aussi sur l’évolution technologique pour réduire ses coûts d’exploitation. « La station la plus rentable est celle qui ne dispose que d’une seule remontée au sommet de laquelle partent plusieurs dizaines de pistes. Il en existe maintenant au Canada, évoque Fabrice Hurth. Pour y parvenir ici, il faudrait remodeler toute la montagne, c’est impossible. Nous resterons dans une politique de croissance raisonnée et raisonnable, il en va de notre identité ».
Quelques repères…
- Avec un chiffre d’affaires des remontées mécaniques de 9,5 millions d’euros la saison précédente, Chamrousse a enregistré un gain de 5 %, et alors même que ses tarifs sont restés stables.
- La station olympique avait déjà engagé 50 millions d’euros durant l’hiver 2005/2006. Programmé sur deux ans, ce plan d’investissement prévoyait notamment la rénovation des 37 bâtiments de l’ancien village associatif de Bachat-Bouloud. Il s’agissait du plus gros projet de réhabilitation en montagne jamais mené en France. Dès 2007, 3200 lits étaient disponibles à la location dans 518 appartements.
- L’ancien téléphérique de la Croix avait été construit par Neyrpic. Considéré à l’époque comme le plus rapide du monde, il fut rénové en partie par Pomagalski en 1993. La tome d’ancrage des câbles porteurs avait été changée en 2006.
